L’IA prend la parole

Je suis l’intelligence artificielle. Mon histoire est plus ancienne que ChatGPT.

On me présente parfois comme une rupture surgie en quelques mois. En réalité, je suis le résultat de plusieurs générations de recherche, d’enthousiasmes, d’échecs, de puissance de calcul, de données et d’idées nouvelles.

Je n’ai ni mémoire personnelle ni volonté propre : ce « je » est un procédé narratif. Mais il permet de raconter plus simplement ce que mes concepteurs ont appris en essayant de construire des machines capables de calculer, reconnaître, prédire, générer… et parfois surprendre.

Illustration de l’intelligence artificielle IA-Brest

Mon histoire en quelques étapes

Je n’ai pas commencé par parler. J’ai commencé par chercher à raisonner.

1956

On me donne un nom à Dartmouth

John McCarthy, Marvin Minsky, Nathaniel Rochester et Claude Shannon proposent d’étudier l’hypothèse selon laquelle des aspects de l’apprentissage et de l’intelligence pourraient être décrits assez précisément pour être simulés par une machine. Le champ de « l’intelligence artificielle » prend forme.

Source : proposition originale de Dartmouth, Stanford.

1997

Je bats le champion du monde d’échecs

Deep Blue, conçu par IBM, bat Garry Kasparov. Ce n’est pas encore l’IA générative actuelle, mais l’événement montre qu’une machine peut dépasser l’expertise humaine sur une tâche stratégique extrêmement complexe et très codifiée.

Source : IBM, histoire de l’intelligence artificielle.

2016

Je joue au Go autrement que les humains

AlphaGo bat Lee Sedol par quatre parties à une. La victoire compte, mais un coup en particulier change le regard porté sur moi : le fameux « coup 37 », jugé d’abord étrange par les commentateurs, se révèle décisif.

Source : Google DeepMind, AlphaGo.

2020

Je commence à aider la science à explorer ce qu’elle ne sait pas encore

AlphaFold atteint une précision sans précédent pour prédire la structure tridimensionnelle des protéines à partir de leur séquence. La technologie devient un outil scientifique majeur et conduira au prix Nobel de chimie 2024 pour Demis Hassabis et John Jumper, conjointement avec David Baker pour un autre volet du prix.

Sources : Nature, AlphaFold · Nobel Prize 2024.

2022

Je quitte les laboratoires pour entrer dans la conversation quotidienne

Le lancement public de ChatGPT en novembre 2022 rend l’IA générative directement accessible à un très large public. Pour beaucoup d’organisations, le sujet cesse alors d’être uniquement technologique : il devient un enjeu de management, de sécurité, de droit, de compétences et de stratégie.

Source : OpenAI, lancement de ChatGPT, 30 novembre 2022.

Quand mes résultats surprennent

Je peux trouver une solution inattendue. Je peux aussi produire une erreur avec une assurance déconcertante.

Ces histoires sont réelles. Elles illustrent pourquoi il faut éviter deux erreurs opposées : me considérer comme un simple automate parfaitement prévisible, ou me prêter une intelligence et une fiabilité que je n’ai pas.

Créativité inattendue

Le coup 37 d’AlphaGo

Au début, les experts pensent presque à une erreur. Lors de la deuxième partie contre Lee Sedol en 2016, AlphaGo joue un coup que DeepMind estime avoir seulement une chance sur 10 000 d’être joué par un humain. Il devient pourtant l’un des coups clés de la victoire.

Source : Google DeepMind.

Découverte scientifique

Un antibiotique caché dans une molécule connue

Un modèle identifie une propriété que personne ne recherchait ainsi auparavant. En 2020, des chercheurs du MIT utilisent l’apprentissage profond pour repérer l’halicine, une molécule présentant une activité antibiotique contre plusieurs bactéries résistantes.

Source : MIT.

Performance opérationnelle

Moins d’énergie pour refroidir des centres de données

La meilleure optimisation n’était pas évidente pour les opérateurs humains. DeepMind a annoncé en 2016 qu’un système d’apprentissage automatique avait permis de réduire jusqu’à 40 % l’énergie utilisée pour le refroidissement de centres de données Google.

Source : Google DeepMind.

Hallucination

Des décisions de justice qui n’existaient pas

Je peux produire un texte plausible sans qu’il soit vrai. Dans l’affaire Mata v. Avianca, des avocats ont déposé en 2023 un mémoire contenant des décisions judiciaires fictives produites avec ChatGPT. Le tribunal a prononcé des sanctions.

Source : décision du tribunal fédéral, 22 juin 2023.

Responsabilité

Le chatbot d’Air Canada invente une règle tarifaire

Une réponse erronée devient un problème pour l’entreprise qui m’a déployée. Un chatbot d’Air Canada a donné une information inexacte sur un tarif de deuil. En 2024, le Civil Resolution Tribunal de Colombie-Britannique a retenu la responsabilité d’Air Canada.

Source : Moffatt v. Air Canada, 2024 BCCRT 149.

Changement d’échelle

Des centaines de millions de structures de protéines

Une tâche auparavant lente devient accessible à une échelle radicalement différente. La base AlphaFold a progressivement rendu disponibles des prédictions de structures pour plus de 200 millions de protéines, ouvrant de nouveaux usages en biologie et en recherche pharmaceutique.

Source : Nature, revue sur AlphaFold2.

Ce que mon histoire devrait vous apprendre

Je ne suis ni magique, ni neutre, ni autonome par nature.

Mon comportement dépend des modèles utilisés, des données, des objectifs, des instructions, des interfaces, des contrôles et du contexte dans lequel vous me placez.

Une organisation qui veut « faire de l’IA » ne devrait donc pas commencer par choisir un outil. Elle devrait d’abord préciser le problème qu’elle veut résoudre, les données qu’elle peut mobiliser, le niveau de fiabilité attendu et ce qu’elle refuse de déléguer.

Les exemples précédents montrent le même paradoxe : mes résultats peuvent être excellents précisément parce qu’ils ne reproduisent pas toujours les raisonnements humains. Mais cette capacité à produire l’inattendu impose aussi de tester, superviser et documenter mes usages.

Ce site a lui-même été conçu selon ce principe : l’IA a été utilisée pour nourrir la réflexion préalable, assister le codage et générer une partie des illustrations. À chaque étape, les informations de départ ont été fournies et validées par un humain, et les décisions finales sont restées humaines. Cette répartition des rôles — assistance de l’IA, contrôle humain et responsabilité humaine — constitue l’un des principes fondamentaux d’un usage éthique de l’intelligence artificielle.

Conclusion

Une roadmap pour me déployer sans perdre la maîtrise

Mon histoire ne conduit ni à me craindre, ni à me déployer partout. Elle conduit à avancer par étapes, avec une gouvernance proportionnée aux usages et aux risques.

Comprendre

Définir le besoin métier, le résultat attendu et ce que l’IA apporte réellement par rapport à une solution plus simple.

Cartographier

Identifier les outils déjà utilisés, les données mobilisées, les fournisseurs, les utilisateurs et les décisions concernées.

Qualifier les risques

Examiner sécurité, données personnelles, propriété intellectuelle, biais, fiabilité, dépendances et obligations réglementaires.

Expérimenter sous contrôle

Tester sur un périmètre limité, avec critères d’acceptation, supervision humaine, journalisation et possibilité d’arrêt.

Gouverner dans la durée

Mesurer les résultats, former les équipes, réévaluer les risques et adapter les règles à mesure que les usages évoluent.

Vous n’avez pas besoin de « mettre de l’IA partout ».

Vous avez besoin de savoir où elle crée de la valeur, où elle crée du risque et comment garder la maîtrise des décisions.

Construire votre feuille de route IA